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Milan Kundera

Qui cherche l'infini n'a qu'à fermer les yeux
[ Milan Kundera ]

Livre d'or pour la paix

Bonjour,
 
à l'initiative de Gervais de Collins NOUMSI BOUOPDA, qui a fait un travail considérable, j'ai l'immense plaisir de publier une suite de poèmes "Poèmes sous l'étreinte" dans le recueil "Livre d'or pour la paix".
Je crois que ce monde-ci a vraiment besoin de plus de beauté.
 
On y retrouve aussi des textes, entre autres, de:
Paul Badin
Denis Emorine
Daniel Aranjo
Nora Atalla
Diane Descôteaux
Laurent Fels
Gervais de Collins NOUMSI BOUOPDA
...
 
Voici le lien qui mène à l'éditeur:
 
Merci Noumsi et bonne lecture à tous.

Melissa Patiño Hinostroza

La poète Melissa Patiño Hinostroza (20 ans) a été arrêtée et accusée de «terrorisme» au Pérou.

Son « péché » : avoir participé en tant que promoteur culturel à une rencontre politique de Coordinatrice Continentale Bolivarienne, qui a eu lieu à Quito, Équateur. Elle appartient au groupe culturel « Cercle du Sud », dont la tâche est d'organiser des récitals de poésie à Lima. Melissa prend part aussi à la production d'une émission de radio. Elle étudie à l'Université.

Son « péché » : être poète, aimer la vie, aimer autrui, aimer un monde juste.

Melissa fut arrêtée par la police péruvienne, lors de son retour au Pérou. La télévision l'a montré ainsi qu'une « terroriste » qui « voulait saboter les sommets de chefs d'État que prépare le Pérou ». Le Président du Pérou, Alan García, ne fait rien d'autre qu'être à genoux face à George W. Bush et sa politique perverse du
« terrorisme préventif ».

Melissa est poète, innocente de toute innocence.
Elle n'a pas même fait acte de militantisme.
Elle écrit.

Amis, la vie de Melissa est en sérieux danger ! Il faut agir sur-le-champ.

Le P.E.N. Club du Pérou, toutes les personnes concernées par les droits de l'homme et ce, d'où qu'ils soient, de même que la famille Patiño, essayent d'aider notre poète. Mais elle a besoin de nous ! L'aide internationale est indispensable.

Je vous prie de bien vouloir signer cette lettre aussi vite que possible.

Pour adhérer à la liberté de Melissa Patiño, emprisonnée par le Régime du Pérou, vous devez faire parvenir un mail à Cristina Castello : castello.cristina@gmail.com en complétant les données suivantes : 

Nom:
Activité:
Ville:
Pays:

Merci, pour que cessent ces inepties. 

Pétition de soutien à Mélissa - Au Pérou, être poète, c'est être « terroriste »

Juan Gelman

«La poésie n’est, en fin de compte, que parole calcinéé »
 
 

Le mot
Il habite dans l'ombre le mot qui te nommerait.
Quand il te nommera tu seras ombre. Tu crépiteras dans la bouche qui t'a perdue pour t'avoir.

Juan Gelman

La tragédie domine la vie de Juan Gelman. Elle se lit dans ses poèmes - «Par là va la douleur de la conscience/ couchée toute seule au soleil» (Salaires de l'impie, éditions Phi Graphiti). Elle se lit, aussi, sur son visage, ce regard las, ce sourire de dents jaunes, cette voix qui s'éraille au-dessus d'un cendrier plein. Ses victoires, toutes, ont été amères.

Il vit à Mexico et passait par Paris, récemment, hébergé non loin de la porte Saint-Martin, chez un compatriote, musicien de tango, compagnon d'exil. Il voulait, encore une fois, raconter son histoire, qui pourtant relève de l'indicible.

Le 24 août 1976, le fils de Juan Gelman, Marcelo Ariel, et la femme de celui-ci, Maria Claudia, sont enlevés par des militaires argentins. Les deux jeunes gens, qui s'étaient mariés au début de la même année, sont conduits dans le tristement célèbre camp de détention clandestin des Automotores Orletti, l'une des bases de l'opération Condor, cette association criminelle des dictatures latino-américaines au pouvoir, à l'époque, dans le cône sud du continent. Marcelo Ariel a 20 ans, il est torturé et tué d'une balle dans la nuque, probablement vers la mi- octobre, et son corps est placé dans un bidon métallique de 200 litres, rempli de sable et de ciment. Le fût est jeté dans les eaux d'un canal, puis repêché par erreur par un militaire. Son corps est finalement enterré dans un cimetière de Buenos Aires, et inscrit, comme le seront tant d'autres cadavres, alors, comme «non identifié».

Juan, le vieux poète, évoque aujourd'hui la fin d'une «double mort» quand furent enfin retrouvés et identifiés les restes de son fils. «Un soulagement, tandis que la douleur reste.» Puis ce qu'il appelle un terrible paradoxe: «C'est moi qui ai porté son cercueil sur mes épaules, alors qu'il eût été naturel que lui, un jour, portât le mien.»

La jeune femme, Maria Claudia, qui a tout juste 19 ans quand elle est enlevée, est enceinte. En octobre de cette année-là, elle est conduite, sous la garde de militaires uruguayens, à Montevideo. On l'aperçoit dans l'hôpital militaire de la ville, où elle donne naissance à un enfant, puis elle est vue une dernière fois, en décembre 1976, à la sortie d'un centre de détention clandestin, utilisé par le Service d'information de défense (SID) de la capitale de l'Uruguay, au coin du boulevard Artigas et de la rue Palmas. Elle porte un bébé dans les bras. Elle est entourée de deux militaires uruguayens aujourd'hui identifiés. On ne reverra jamais la jeune femme vivante. L'enfant est donné à un couple de policiers uruguayens. Ceux-ci non seulement volent le bébé, mais, quand ils l'inscrivent à l'état civil, ils ne le déclarent pas comme adopté, mais comme étant le leur.

Après des années d'enquêtes infructueuses, malgré le retour à la démocratie en Uruguay, le mystère de l'enfant se dénoue. On sait finalement qu'il s'agit d'une jeune fille, et quelque temps après l'élection du nouveau président uruguayen, Jorge Batlle, Juan Gelman peut rencontrer celle-ci, en mars 2000, et lui raconter sa véritable histoire. Il lui restitue ainsi son identité, que prouveront des examens d'ADN. La petite-fille du poète décide de ne pas parler à la presse et de protéger son anonymat.

Après la découverte du corps de son fils, l'identification de sa petite-fille est la deuxième amère victoire du poète. Il mène maintenant un troisième et ultime combat, pour retrouver le corps de sa belle-fille. Il veut, à elle aussi, donner une sépulture, afin qu'elle sorte de cette «double mort» qui est aussi la sienne et que le deuil puisse s'accomplir. «Tout être humain, écrit-il, a droit à une tombe et à une pierre tombale avec son nom écrit dessus, afin d'être réinscrit dans sa propre histoire et dans l'histoire et la culture de notre civilisation.»

Lettre ouverte au président

Le dernier obstacle à surmonter est, selon Gelman, l'inaction du président Batlle, qui l'avait pourtant aidé à retrouver sa petite-fille. Pour le poète, le chef de l'Etat uruguayen connaîtrait les circonstances de la disparition de la jeune femme, et même le nom de son assassin. Il aurait cédé aux pressions des militaires et à leurs relais dans la classe politique, selon le poète, qui ne désespère pourtant pas. Il voyage, donc, et obtient les soutiens de ceux qu'il appelle «des gens de bonne volonté»: au dernier décompte, 88 572 poètes, écrivains, intellectuels, artistes et citoyens de 122 pays avaient rejoint son combat, à travers une lettre ouverte au président de l'Uruguay. Ils réclament, avec Gelman, «justice pour Maria Claudia».

Juan Gelman II

Il est considéré comme l’un des majeurs poètes contemporains d’Amérique latine. Gelman est né en 1930 à Villa Crespo, un quartier de Buenos Aires, troisième enfant de José et Paulina, deux immigrants juifs de Russie. Il apprend à lire à l’âge de trois ans et passe son enfance à faire du vélo, jouer au foot et à lire. Dans sa jeunesse il fait partie de divers groupes et mouvements littéraires, dont „El pan duro“ (le Pain dur), qui édite son premier livre, “Violín y otras cuestiones”. Adhérent du parti communiste à l’âge de 15 ans, il se rapprochera plus tard des péronistes de gauche, devenant membre du mouvement des Montoneros (qu’il quittera pour désaccords avec la direction). Il est obligé sous la dictature militaire (1976-1983), de s’exiler en Europe puis au Mexique, où il vit toujours.
Sous la dictature son fils Marcelo Ariel et sa belle-fille María Claudia García Irureta Goyena de Gelman sont enlevés par les forces de répression. Marcelo meurt sous la torture et María Claudia  est exécutée en Uruguay après avoir accouché de sa fille, par un groupe de tortionnaires dirigés par l’Uruguayen Ricardo José Medina Blanco, alias Le Lapin. Une des nombreuses pages sombres de l’Opération Condor montée par la CIA contre tous ceux qui furent identifiés comme ennemis par les dictatures du Cône Sud (Argentine, Chili, Uruguay, Paraguay, Bolivie). C’est seulement en avril 2000 que Juan Gelman a pu, après de longues recherches, retrouver sa petite-fille Maria Macarena, adoptée de manière illégale par un policier uruguayen et sa femme .
Actuellement (2007), le colonel en retraite uruguayen Manuel Cordero est incarcéré (et sous traitement médical) à Porto Alegre, au Brésil, pour sa participation à l’enlèvement, au transfert en Uruguay et l’exécution de María Claudia. Cordero est aussi accusé de l’assassinat du sénateur uruguayen Zelmal Michelini et de participation à l’assassinat de l’ex-président de la Chambre des députés uruguayenne Hector Gutierrez Ruiz. Il attend son extradition vers l’Argentine.
Juan Gelman a obtenu le Premio Nacional de Literatura argentin en 1997 et le Prix Juan Rulfo en 2000. Récemment, il a obtenu le prix Lezama Lima, en 2004 le prix Ramón López Velarde et en 2005 le prix Iberoamericano de Poesía Reina Sofía.
Créateur aux multiples facettes, de poésie mais aussi de prose, d’une pièce de théâtre, La junta luz (1982), et de deux opéras.
Gelman est aussi journaliste. Il publie régulièrement de nombreux articles dans Página/12, le quotidien de Buenos Aires et publiés sous le titre Prosa de prensa et Nueva prosa de prensa.
Il croit à la poesía casada con la poesía (poésie mariée avec la poésie) mais n'est pas indifférent au monde qui l'entoure et aux engagements nécessaires qu'il suscite. Il s'inspire autant des grands ancêtres latino-américains que des mystiques espagnols, de la tradition judéo-espagnole ou des poètes nord-américains. Ses thèmes sont, comme il dit, el amor, la revolución, el otoño, la muerte, la infancia y la poesía(l’amour, la révolution, l’automne, la mort, l’enfance et la poésie). Thèmes auxquels il faut ajouter celui de la mémoire.
L'intertextualité - et au sens large la transtextualité - est une des caractéristiques de son œuvre multiforme.Il écrit une poésie profondément humaniste et généreuse. Son dernier recueil País que fue será (2004) témoigne d'une espérance nouvelle en l'Argentine et le futur.

Friedrich Nietzsche

Chaque mot est un préjugé.
[ Friedrich Nietzsche ]

Raymond Ruyer

L'immortalité est inutile : avoir vécu suffit.
[ Raymond Ruyer ]

Décès de Robbert Fortin (1946-2008)

C’est avec regret que je vous annonce le décès de Robbert Fortin, poète et directeur de la collection de poésie « L’appel des mots », à l’Hexagone. Il est décédé à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal le lundi 14 avril en après-midi à la suite d’un malaise cardiaque. Il était âgé de 62 ans.

Né à Saint-Victor-de-Beauce, en 1946, Robbert Fortin était poète, peintre et graveur. En 2003, il devient directeur de la collection « L’appel des mots » à l’Hexagone, consacrée essentiellement à la relève de la poésie québécoise. Robbert Fortin vivait à Montréal où il organisait fréquemment des récitals de poésie ainsi que des ateliers en milieux scolaires et universitaires. Avec son troisième recueil, Peut-il rêver celui qui s’endort dans la gueule des chiens, il a remporté le Grand Prix du Salon du livre de Toronto en 1996 et le Prix d’excellence de la Société des écrivains canadiens pour Je vais à la convocation, à ma naissance en 1998. Il a également été finaliste du prix Trillium en 1998 pour Jour buvard d’encre. Il était membre de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois. En 2006, il a publié Les dés de chagrin, son dixième recueil

Fernando Pessoa

Les choses n'ont pas de signification : elles ont une existence.
[ Fernando Pessoa ]

Aimé Césaire

Avec la disparition d'Aimé Césaire le 17 avril, à l'aube de sa 95e année, la langue française perd l'un de ses plus dignes représentants, la poésie, l'une de ses plus belles voix, la négritude, l'un de ses plus ardents défenseurs, et le soleil en a le "cou coupé". Portrait d'un écrivain pour qui l'engagement n'était pas une posture mondaine mais un art de vivre, pour qui politique et poésie partageaient le même objectif : l'éveil.
Si Césaire est pétri de convictions et d'idéaux fortement ancrés dans sa personnalité et sa pensée, l'écrivain entre en politique tout à fait par hasard. A la fin de la guerre, en 1945, le jeune homme de gauche accepte de participer à une liste communiste menée par ses amis pour conquérir la mairie de Fort-de-France. Et contre toute attente (de sa part du moins), la victoire est au rendez-vous. Césaire avouera même avoir été sur le point de démissionner à l'époque, ignorant tout de la gestion d'une commune. Finalement, le poète assume son élection et reste pendant 56 ans premier édile de la capitale de la Martinique. Il quitte son poste de son plein gré en mars 2001. Pendant plus d'un demi-siècle, il faut donc imaginer le poète, artiste auquel on associe plus généralement rêverie, distraction et débauche, s'occuper de tous les menus tracas d'une ville. A son actif la rénovation, avec peu de moyen mais beaucoup de solidarité, d'un quartier insalubre de Fort-de-France (Trénelle). Au sortir de la guerre, la ville ressemble de près à une plaine inondable, souvent inondée d'ailleurs. Pour les Foyalais, c'est leur maire qui a aidé à la transformation de ce lieu hostile en une véritable ville. A la différence d'autres intellectuels, Césaire ne choisit pas dans un acte aristocratique d'être engagé : d'abord l'action, ensuite la poésie car la poésie est action. L'homme n'a ainsi jamais voulu écrire ses 'Mémoires' : une telle entreprise serait l'oeuvre d'un homme qui n'agit plus, or Césaire n'a jamais cessé, même très malade, de se soucier activement de ses concitoyens. L'engagement s'attache à lui comme un laminaire, cette algue qui s'accroche coûte que coûte aux rochers sous-marins des Caraïbes, métaphore qu'il reprendra dans un de ses derniers recueils, 'Moi, laminaire'. "Je ne conçois pas que l'artiste puisse rester un spectateur indifférent, refusant de prendre une option.(…) Etre engagé, cela signifie, pour l'artiste, être inséré dans son contexte social, être la chair du peuple, vivre les problèmes de son pays avec intensité, et en rendre témoignage".
Construire, bâtir, édifier, là résidait bien l'obsession du poète et le point commun entre ses vers et ses votes. Revenant ainsi à l'origine première de la poésie : la poieisis, le faire, l'accomplir. A la différence du parcours national d'un Senghor devenu président du Sénégal, Césaire aime recevoir ses concitoyens dans sa mairie, les marier, les rassurer, les écouter. Pourtant, l'auteur des 'Armes miraculeuses' cumule pendant très longtemps destins local et national. L'année suivante de son élection à la mairie de Fort-de-France, le jeune homme devient député et participe activement à faire voter la loi de création des départements d'outre-mer. Paradoxal ? Non, puisque Césaire suit, non sans avoir hésité, les aspirations de ses concitoyens qui demandaient à obtenir les mêmes droits que les Français de la métropole. "En réalité, le pauvre type qui venait s'accrocher à moi pour me demander l'assimilation, pour que la Martinique devienne un département français, ce n'est pas l'assimilation qu'il voulait. Il voulait l'égalité avec les Français. Voilà pourquoi on s'est rabattu sur l'idée de départementalisation, qui ne suppose pas forcément l'assimilation". Là encore, Césaire est cohérent, pour lui le combat qu'il mène au nom de ses origines est un combat qui va du particulier à l'universel. D'où l'importance de son rôle de maire. Quand Césaire découvre la pensée de Hegel : "Ce n'est pas par la négation du singulier que l'on va à l'Universel, mais par l'approfondissement du singulier", il déclare à Senghor : "Tu vois, plus nous serons Nègres, plus nous serons des Hommes".
Et la première manière de se trouver, de chercher son identité, c'est la poésie, culture par excellence : "C'est tout ce que les hommes ont imaginé pour façonner le monde, pour s'accommoder du monde et pour le rendre digne de l'homme." Car écrire est une autre façon d'affirmer sa négritude, son origine martiniquaise. Quand ce jeune étudiant brillant, né dans une famille modeste de Basse-Pointe en 1913 débarque à Paris à l'âge de 18 ans grâce à une bourse pour intégrer le prestigieux lycée Louis le Grand, il est engoncé dans ses racines. "Je ne me plaisais pas dans cette société étroite, mesquine ; et, aller en France, c'était pour moi un acte de libération."  Mais le premier ami qu'il se fait est "un petit homme noir à grosses lunettes épaisses, en blouse grise", un certain Senghor. Tous deux découvrent leur négritude et la négritude, en arrivant de ce côté de l'Atlantique et en se plongeant d'un même geste dans la littérature. En 1934, ils fondent L'étudiant noir, dans lequel apparaît pour la première fois le mot "négritude". Loin d'inciter à un racisme à l'envers, le concept répond aux provocations que subissent les jeunes Antillais. Il claque comme un mouvement d'humeur : "Je suis nègre et après", et résonne comme l'antique et platonicien précepte "Connais-toi toi-même !". Normalien et plus tard agrégé, Césaire commence à écrire en 1935. Sa poésie se comprend comme une recherche de soi-même comme un retour à soi-même : "Il s'agissait de retrouver notre être profond et de l'exprimer par le verbe : c'était forcément une poésie abyssale." Sa première oeuvre poétique s'intitule donc naturellement 'Cahier d'un retour au pays natal', poème en prose mi-autobiographique, mi-manifeste où le poète plonge dans ses racines pour parvenir à l'universalité. Il y affirme : "Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir."
A force d'être une manière de se trouver soi-même, sa poésie, complexe et lettrée, pouvait devenir contradictoire avec les idéaux universaux que défendait Césaire. Tous ceux qui se sont plongés un jour dans l'oeuvre de l'ex-député ont dû faire face à un vocabulaire extrêmement riche composé de mots rares, techniques ou de termes propres aux Antilles (comme le champ lexical de la faune et de la flore). Ses vers se caractérisent par des brisures abruptes, une syntaxe torturée par des passages à lignes (en apparence) arbitraires, en somme une poésie en prose héritée de Lautréamont et de Rimbaud. Pourtant, en aucun cas la poésie de Césaire n'est adressée à une élite. Au contraire, le maire de Fort-de-France était même fier d'apprendre que des enfants en Afrique apprenaient ses vers. "En ce qui concerne mon oeuvre, en particulier mon recueil de poèmes 'Cahier d'un retour au pays natal', je dois vous dire que ce qui m'a toujours frappé, c'est que malgré leur caractère de prime abord "ésotérique", mes lecteurs les plus compréhensifs sont des gens du peuple". La plupart du temps sa poésie s'adresse presque directement au lecteur : "quand donc cesseras-tu d'être le jouet sombre / au carnaval des autres / ou dans les champs d'autrui / l'épouvantail désuet" ('Ferrements').
De même il ne faut pas sous-estimer la légèreté de Césaire. L'homme, que tous ceux qui l'ont rencontré ont décrit comme charmant et généreux, ne gardait pas son bon esprit pour l'extralittéraire. Dans un passage du 'Cahier d'un retour au pays natal', il narre sa lâcheté : avoir ri comme les autres devant un Noir dans un tramway dont la Misère a redessiné le visage pour le rendre "comique et laid". Il conclut ainsi ce récit d'un racisme ordinaire avec ironie et non sans violence : "Je réclame pour ma face la louange éclatante du crachat !…" Césaire a toujours tenté de communiquer sa colère avec réserve mais avec un enthousiasme créateur plus que castrateur, à l'image de toutes les anaphores qui fleurissent dans ces vers : figure de style éminemment oratoire, didactique, incantatoire et rythmée. L'auteur de 'Soleil cou coupé' écrit dans les silences de l'action et, pour trouver un juste milieu entre poésie et communication, il commence dans les années 1950 à écrire des essais et du théâtre : quatre pièces qui parlent toutes du même problème : gagner la liberté est une chose, mais après il faut savoir qu'en faire, sur les pas de l''Antigone' de Sophocle. Le théâtre de Césaire se comprend comme toute son oeuvre, un outil de démocratisation. "Pour moi, le théâtre est le moyen de sortir de la contradiction que vous signalez, et de mettre la poésie à la portée des masses, de "donner à voir" comme dirait Eluard. Le théâtre, c'est la mise à la portée du peuple de la poésie".
Si la France a connu des écrivains engagés ou révoltés, peu sont ceux qui ont vraiment mis la main à la pâte pour se consacrer à la chose politique en passant par l'épreuve du suffrage de leurs concitoyens. Avec Montaigne ou Victor Hugo auparavant, Aimé Césaire fait partie de ce club très fermé. Mais à l'inverse de ses illustres prédécesseurs, le rayonnement politique du poète martiniquais a dépassé les strictes frontières de l'Hexagone pour rayonner bien au-delà d'intérêts franco-français. Au moment où les Jeux olympiques se dérouleront en Chine, il n'a jamais été aussi vital de (re)lire Césaire : "On s'étonne, on s'indigne. On dit : "comme c'est curieux ! Mais, Bah ! C'est le nazisme, ça passera !" Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il est sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne."
Mathieu Durand pour Evene.fr - Avril 2008

"La route du sabre" de Nicole Blouin

Voici un article d'Hugues Corriveau:
 
Prendre avec Nicole Blouin «la route du sabre», c'est décider de suivre une voix discrète mais obstinée qui a le courage de la tranquillité. Une forme zen de se savoir au bord de l'abandon et, du même coup, chercher à résister: «Tu foules ma terre, je traverse ce qui me reste de vie avec une lucide innocence», nous dit l'auteure.
Dans «Nous ne sommes pas du même monde», première partie du livre, la poète donne corps au désir de l'autre, érotisant sa passion pour la pêche (que nous soupçonnons intense): «Au-dessus des volcans, truite arc-en-ciel, tu fais mouche [Oh! Le vilain jeu de mots! -- c'est moi qui souligne]. Mon sexe saumoné séduit ta verge qui me ferre avec délices au fond des abysses. [...] Ne jette pas l'ancre ni ton filet. Réjouis-toi, la rivière offre son lit à notre amour moucheté d'étoiles. [Et vlan! Nous voilà avec une deuxième mouche!]» S'il y a du bon dans ce récit poétique, c'est sans doute la dérive à laquelle se livre l'auteure. On passe d'un lieu à l'autre, comme si la terre entière se proposait démesurément en territoires propices.
Le laconisme parfois est garant d'une parole pleine. Ainsi ce texte de deux lignes: «Les oiseaux des glaces ont l'odeur des mélèzes après la pluie -- c'est tout ce qui importe vraiment.» En effet, trouver la voie de manière à ce que la poésie s'incarne comme essentielle, voilà ce qui mène Nicole Blouin dans le sens de la découverte du monde. Elle nous y entraîne, ma foi, souvent de belle façon: «Le chant du muezzin ne faisait qu'attiser ce manque de toi. Je suis Lazare. Je me suis crue morte tant de fois. L'extase des voisins devenait psaume. À petits coups d'intensité, Berbère d'un pays dévasté, je suis l'errance.»
La perte aussi de l'être qui semble pour un temps irremplaçable garde ce recueil juste au bord de la confidence. Tristesse et délice s'accompagnent, unissant douleur et bonheur en un mélange pluvieux: «Il est l'heure, il faut tuer le temps de l'absent.» La voix se fait violence et maintient le pari de la vie, coûte que coûte. Il est de ces livres qui, sans être parfaits, donnent une idée d'un avenir, et c'est le cas de cette Route du sabre. On y perçoit une écriture qui est en train d'advenir. Alors, retenons cette promesse de Nicole Blouin: «J'écris, je m'accroche. Vis.» C'est déjà beaucoup.

L'amour et la neige

L'amour et la neige
nous dévoilent
chaque fois davantage.

Sur mes épaules un manteau
s'amenuise.
                       cc

Friedrich Nietzsche

Chaque mot est un préjugé.
[ Friedrich Nietzsche ]